Jean-Pierre Durand  |  Le Patriote

Il y a des livres pour tous les goûts, pour tous les âges et pour toutes les bourses. Les suggestions de lecture pullulent dans les médias, surtout pour la saison estivale, qui nous offre plus de temps libre.

 

Pour les amoureux de la langue, je suggère Ces mots qui pensent à notre place, écrit par Patrick Moreau (Montréal, Éditions Liber, 2017). Il s’agit d’un essai portant sur le vocabulaire politique et médiatique actuel pour en dévoiler les ambiguïtés et nous mettre parfois en garde contre certains mots. C’est tout à la fois instructif et amusant. On y dévoile la rectitude politique derrière ces néologismes qui apparaissent comme une novlangue forcément bien-pensante et (faussement) inoffensive.

Tout le monde sait, par exemple, que nos pauvres sont devenus des « demandeurs d’emploi », que plus personne n’est handicapé puisque nous les avons remplacés par des personnes à mobilité réduite. Si auparavant on disait de quelqu’un qu’il était sourd, aujourd’hui on objectera qu’il est malentendant. L’un comme l’autre est dur de la feuille – on « s’entend » là-dessus – mais le malentendant sert mieux le « vivre-ensemble » ou camoufle davantage le handicap que le mot de jadis. Une prostituée devient une « travailleuse du sexe » (avec pause syndicale?). En une trentaine de chapitres, l’auteur traite de bien des thèmes et de bien des sujets : le « nationalisme ethnique », le « printemps érable », le « bonhomme-sourire ». Après avoir lu ce livre, vous n’hésiterez pas un instant, comme on dit sur Facebook, à « liker ». Ah, misère!

 

 

Toujours sur la langue, il y a ce livre pour débusquer les anglicismes : L’insidieuse invasion – Observation sur l’anglicisation, par Michel Rondeau (Éditions Somme Toute, Montréal, 2018). Ce manuel de vulgarisation se lit comme un roman et peut surprendre par les informations qu’il contient. Ainsi, j’ignorais avant de lire ce livre que l’étymologie de notre fameux Bonhomme Sept Heures provenait de « bone setter » ou ramancheur. Pour avoir eu affaire à un ramancheur dans ma tendre jeunesse, je peux comprendre la peur de rencontrer sur son chemin le Bonhomme Sept Heures. Ce livre, s’il nous démontre sans l’ombre d’un doute que nous avons du pain sur la planche pour rectifier le tir, nous montre surtout que c’est un exercice enrichissant, voire ludique, qui nous attend si nous en faisons bon usage. Je n’hésiterais pas à recommander ce livre à un jeune lecteur, étudiant de la fin du secondaire ou au collégial.

 

 

Pour les passionnés d’histoire, je ne saurais trop vous conseiller La Lanterne, par Arthur Buies (Éditions Lux, Montréal, 2018). L’auteur est l’écrivain, journaliste et pamphlétaire Arthur Buies (1840-1901), encore trop peu connu, si ce n’est sous les traits que lui a donnés l’écrivain Claude-Henri Grignon dans ses célèbres Belles histoires des Pays d’en haut. Sauf que cet Arthur Buies, campé par le comédien Paul Doucet dans la dernière mouture télévisée, n’apparaît pas à son meilleur. Et pour cause, car Grignon le détestait royalement. Dans la présentation du livre, Jonathan Livernois et Jean-François Nadeau nous offrent un aperçu de la vie tumultueuse de l’écrivain et nous le resituent dans l’époque.

On y apprend que Buies était pour ainsi dire un drôle de pistolet dans le Québec de la fin du XIXe siècle. Arthur Buies venait d’une famille aisée. Son père est un banquier d’origine écossaise et sa mère est Canadienne française. Rapidement orphelin de mère, son père le confie aux soins des membres de sa famille maternelle, à Rimouski. Son père lui offrira plus tard d’étudier au Trinity College de Dublin, mais l’étudiant Arthur, « carré rouge » avant la lettre, préfère Paris. De là, il s’engagea dans les armées de Garibaldi contre la papauté. Apprenant la nouvelle, sa tante n’en revient pas : « …cela n’est pas possible, Arthur, né dans la religion chrétienne et élevé dans les principes religieux. » Et pourtant, c’est le cas, Arthur Buies est devenu en quelque sorte un rebelle et un mécréant.

À son retour d’Europe, il donne des conférences et fonde en septembre 1868 un journal, La Lanterne, qui fera long feu. Dans ce journal, Buies pourfend le clergé comme personne ou presque n’osait alors le faire en Canada. Le professeur Francis Parmentier a écrit à propos de ce journal : « [La Lanterne] est demeuré (…) le symbole du courage intellectuel et moral, à une époque où beaucoup avaient courbé l’échine. En ce sens, il devait inspirer nombre de journalistes de talent, tels Jules Fournier, Olivar Asselin et Jean-Charles Harvey. » Avec son journal, Buies est vite considéré comme un ennemi de l’État, de la religion et des bonnes moeurs.

Bref, Buies fut toute sa vie durant un libre-penseur. Certains ont laissé entendre qu’il s’était assagi lorsqu’il devint secrétaire du curé Labelle. Livernois et Nadeau n’en croient rien, car « son ironie ne se dissipe pas et s’il devient l’ami du curé Labelle, c’est sans doute parce que, de tous les curés, celui-ci l’est bien peu, et qu’il est suprêmement humain. C’est l’homme du progrès que Buies admire en lui… » Il faut dire aussi que Buies ne roule pas sur l’or et, comme il le dit lui-même, passe une partie de son temps à courir après l’argent…

Dans La Lanterne, Buies « s’attaque à quelques cibles privilégiées : l’Église catholique (…); un clergé hypocrite et mesquin, à commencer par le chef du courant ultramontain au Bas-Canada, Mgr Ignace Bourget; l’incurie et l’hypocrisie (encore) des élites conservatrices, à commencer par George-Étienne Cartier (…); le régime confédératif, auquel il oppose l’annexion aux États-Unis, une solution qu’envisagent à la même époque Louis-Joseph Papineau et d’autres rouges. » Je ne saurais trop vous encourager à le lire.

Enfin, pour le dessert, je suggère pour les 7 à 77 ans, une bédé historique stimulante et merveilleusement dessinée par Jocelyn Jalette, que tous les lecteurs du Patriote connaissent bien, La république assassinée des Métis (Éditions du Phoenix, Île-Bizard, 2017). C’est un excellent recueil à se procurer pour soi ou à offrir à un cadeau. L’autre jour, à la radio, on mentionnait que la bande dessinée était un bon moyen de faire aimer la lecture aux nouveaux arrivants. Franciser tout en parlant de l’Histoire… n’est-ce pas ce que nous voulons ?