Christian Gagnon  |  Le Devoir

Alors que ce 16 octobre est marqué par le 48e anniversaire de la proclamation de la Loi sur les mesures de guerre, les récentes remontrances de Justin Trudeau sur la possibilité que le nouveau gouvernement caquiste recoure à la disposition de dérogation font grincer des dents. « Quand on choisit de supprimer des droits, des libertés de base de nos citoyens, c’est quelque chose de grave », répétait le premier ministre canadien le 4 octobre dernier. Que penser alors du « choix » fait par son père lors de la Crise d’octobre 1970, alors que 435 Québécois n’ayant rien eu à voir avec les actions du FLQ ont été jetés en prison pour des jours, et même des semaines, sans être accusés de quoi que ce soit ? Et que dire des 44 autres honnêtes citoyens ayant été acquittés ou libérés de l’accusation médiévale de « conspiration séditieuse » ?

À chaque débat sur la question, certains cherchent encore à justifier la suspension de l’habeas corpus de toute notre population par la mort de Laporte, ce qui ne tient pas la route puisque le ministre a perdu la vie après l’application de la Loi sur les mesures de guerre. Et les centaines de victimes de cet inique abus de pouvoir n’ont pas été justement indemnisées, comme l’a établi l’historienne Manon Leroux (Les silences d’Octobre, VLB, 2002). Déjà après les commissions d’enquête Keable, Duchaîne et McDonald (1977-1981), personne ne pouvait plus nous convaincre que les poètes Gérald Godin et Gaston Miron ainsi que la chanteuse Pauline Julien avaient été autre chose que des prisonniers d’opinion. Et cela, est-ce « grave », M. Trudeau ?

Me Julie Latour, ex-bâtonnière de Montréal, a récemment rappelé qu’« au moment où on se parle, la clause dérogatoire est utilisée dans onze lois au Québec, et ce sont des lois de progrès social ». Alors, si Justin Trudeau veut être crédible dans l’actuel débat sur le port des signes religieux, ne pourrait-il pas offrir les excuses du gouvernement fédéral au sujet de la Loi sur les mesures de guerre de 1970 ? Après tout, les Autochtones, les homosexuels, les Canadiens d’origines chinoise, italienne et japonaise en ont eu pour des injustices d’une gravité comparable. Ou serait-ce trop se placer en porte-à-faux de l’opinion publique canadienne-anglaise ? Ou encore Justin Trudeau ne peut-il pas se permettre de ternir l’aura entourant ce nom de famille auquel il doit en grande partie sa carrière politique ? Sans doute les deux.

 

 

 

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