La Fête nationale est un vecteur de fierté, d’affirmation et de rassemblement. Normalement, à cette période-ci de l’année, le Comité de la Fête nationale signe son protocole d’entente pour les festivités de la prochaine année. Nous tentons de savoir si oui ou non nous aurons une Fête télévisée en 2022 dans notre métropole où les défis se posent en matière d’inclusion, d’intégration, de cohésion nationale et de protection du statut du français.

Marie Anne Alepin

 

Émile Bilodeau lors de l’enregistrement du spectacle de la Saint-Jean à Trois-Rivières, l’été dernier

Au dernier spectacle de la fête nationale, télédiffusé depuis Trois-Rivières sur les quatre principaux réseaux de télévision du Québec, Émile Bilodeau portait un macaron anti-loi 21. Ce n’est pas passé inaperçu. Pour beaucoup, voir ce jeune artiste sur scène, devant plus de deux millions de téléspectateurs, affichant le symbole ostentatoire de sa contestation du projet de loi controversé sur la laïcité, a été perçu comme un crime de lèse-majorité.

 

LA PRESSE

 

Le macaron d’Émile Bilodeau semble avoir été pour certains caquistes la goutte qui a fait déborder le vase. Il y a de nombreuses années que la Coalition avenir Québec dit vouloir « dépolitiser la fête nationale ». Avant même d’être au pouvoir, la CAQ estimait que les discours entourant les évènements de la fête nationale avaient une teneur trop souverainiste. En 2015, l’actuel ministre de l’Environnement, Benoit Charette, souhaitait que l’organisation de la fête nationale soit retirée au Mouvement national des Québécoises et Québécois (MNQ).

La ministre de la Culture, Nathalie Roy, a elle-même réitéré le 18 mars, en commission parlementaire, cette volonté de dépolitiser la fête nationale. Mardi, à l’occasion de l’étude des crédits budgétaires 2021-2022 du ministère de la Culture et des Communications, le député péquiste Pascal Bérubé a laissé entendre que le MNQ avait été « un peu tassé » par la CAQ de l’organisation de la fête nationale, au profit d’un secrétariat qui relève du ministère de Nathalie Roy. « Est-ce que c’est encore un spectacle indépendant ou ça devient un spectacle politique ? », lui a-t-il demandé.

 

La question n’était pas innocente.

Certains, notamment dans les partis de l’opposition, craignent une ingérence politique de la CAQ dans une fête qui se veut apolitique. À commencer par l’ancienne ministre de la Culture Christine St-Pierre. « Vous transférez la fête nationale au gouvernement, à votre ministère, pour mieux contrôler la fête nationale. C’est ça, dans votre esprit, dépolitiser la fête nationale », a déclaré mardi la députée libérale de l’Acadie.

Christine St-Pierre a aussi regretté que le MNQ et la Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB) semblent avoir été écartés par la CAQ de l’organisation de la fête nationale, ce qu’a nié la ministre. Elle craint que ces organisations ne soient contraintes de devenir « inodores, incolores et sans saveur » afin de poursuivre leur mission historique (la SSJB est associée à la fête nationale depuis 1834) tout en recevant des subventions gouvernementales. La ministre Roy a laissé entendre qu’un député péquiste n’aurait pas défendu ces organismes avec plus de vigueur et de conviction. Un vrai vaudeville.

Si la CAQ tient tant à dépolitiser la fête nationale, pourquoi est-il question que le temps d’antenne normalement alloué au premier ministre pour s’adresser à la nation soit doublé ? a à son tour demandé Pascal Bérubé, en rappelant à Mme Roy que 2022 est une année électorale. « C’est pas politique, ça ? » (La ministre a répondu ne pas être au courant de cette demande.)

Le député de Matane-Matapédia estime par ailleurs avoir des raisons de s’inquiéter qu’un seul spectacle de la fête nationale soit désormais télédiffusé et que celui-ci n’ait plus lieu ni à Québec ni à Montréal, comme le veut la tradition. Le prochain spectacle télévisé de la fête nationale aura lieu dans Charlevoix, en raison de la pandémie. Pascal Bérubé n’est pas le seul à craindre que cette situation temporaire ne devienne permanente. Le conseil municipal de Montréal a voté à l’unanimité, le 19 avril, une motion demandant au gouvernement du Québec de garantir « dans les plus brefs délais le retour du grand spectacle télédiffusé de la fête nationale à Montréal dès 2022 et pour les années à venir ».

Sans offrir de garanties, la ministre Roy a dit « souhaiter de tout cœur » que le spectacle puisse être télédiffusé depuis Montréal et Québec dès l’an prochain, et a parlé d’ajouter un spectacle télévisé en région aux deux spectacles traditionnels de la métropole et de la capitale.

De tout temps, on a reproché au spectacle de la fête nationale d’être soit trop politique, soit trop peu. L’an dernier, beaucoup ont estimé qu’il n’y avait pas assez de drapeaux à l’écran (il y avait surtout peu de spectateurs, ceci expliquant cela). Les théories du complot n’étant pas nées de la dernière pandémie, certains ont conclu que l’ex-directrice générale du MNQ, Martine Desjardins, pourtant une souverainiste affichée, l’avait fait exprès. Et l’ex-leader étudiante a été la cible d’insultes violentes. Afin d’illustrer ce qu’elle entend par « dépolitiser la fête nationale », la ministre Roy a évoqué mardi la présence non souhaitable, il y a quelques années, dans un défilé du 24 juin, de drapeaux de Québec solidaire et du Parti québécois, que certains s’amusaient à passer au visage de François Legault.

Les artistes auront-ils dorénavant le droit d’afficher et d’exprimer sur scène leurs convictions politiques ? a demandé Christine St-Pierre. Des artistes très associés à la cause souverainiste pourront-ils être sur scène ? s’est inquiétée la députée libérale, en ajoutant que « l’on se dirige vers un contrôle de la fête nationale qui m’apparaît malsain ».

Nathalie Roy, ministre de la Culture et des Communications

Nathalie Roy a répété que son ministère ne s’immiscera pas dans le contenu des spectacles et que ce sont les organismes subventionnés, et non les individus, qui devront faire preuve de réserve. « Les artistes sont libres de s’exprimer comme ils veulent, peu importe leurs allégeances », a-t-elle déclaré.

Le 24 juin 2008, à l’occasion du spectacle télédiffusé de la fête nationale à Montréal, Loco Locass a chanté Libérez-nous des libéraux, offrant ironiquement son hymne en cadeau au premier ministre Jean Charest pour ses 50 ans, après avoir été hué en lui chantant Joyeux anniversaire. « Prêts pas prêts, la charrue Charest… »

Les caquistes semblent plus chatouilleux. Surtout lorsqu’il est question de la loi 21, devenue selon eux une pierre d’assise de l’identité québécoise. Il a été davantage question de drapeaux que de macarons, mardi, à l’Assemblée nationale. Mais je n’ai pu m’empêcher de penser à Émile Bilodeau, sur scène l’été dernier à Trois-Rivières. Et à nos débats de société qui ne se situent plus tellement sur l’axe souverainiste-fédéraliste. Bilodeau, contrairement au premier ministre François Legault, est ouvertement indépendantiste, là n’est pas le problème. Mais qu’il puisse paraître être anti-caquiste, voilà ce qui dérange.