Charles Castonguay | L’AUT’JOURNAL

Quelle est la plus importante nouvelle des dernières années
touchant la question linguistique au Québec ?

C’est la chute record du poids du français comme langue d’usage
et la remontée inédite du poids de l’anglais.

L’Office québécois de la langue française (OQLF)
en fait-il le moindrement état dans son dernier rapport ?

Oh que non !

 

On sait pourtant que le poids du français en tant que langue d’usage à la maison a encore plongé au recensement de 2016, ponctuant d’un minimum record de 80,6 % une dégringolade de 2,5 points de pourcentage depuis 2001. Et que le poids de l’anglais, langue d’usage, a entretemps grimpé de 10,5 à 10,7 %.

On sait en outre que ce ne serait que la pointe de l’iceberg.

Les Projections linguistiques pour le Canada 2011-2036 (Statistique Canada, 2017) démontrent en effet que si les conditions démographiques observées depuis 2001 persistent, le rapport de force du français à l’anglais au Québec continuera de s’affaiblir rapidement. Selon ces prévisions, entre 2011 et 2036 le poids du français, langue d’usage, perdrait environ 7 points de pourcentage et celui de l’anglais en gagnerait 2.

Il y a décidément matière à sonner le tocsin. Au contraire, l’OQLF minimise l’importance des projections de Statistique Canada et fausse en faveur du français le suivi de la composition linguistique de la population.

L’Office persiste à ne pas mesurer de manière équilibrée le poids des langues au Québec. Au lieu de répartir, comme il se doit, les déclarations de deux ou trois langues d’usage de manière égale entre les langues déclarées, il emploie une méthode d’analyse qui lui est particulière et dont j’ai déjà démontré l’ineptie.

Le rapport suit d’abord séparément l’évolution des déclarations d’une seule langue d’usage. Or, depuis 2006, les déclarations de l’anglais, langue d’usage unique, reculent au même rythme que celles du français, langue unique. Autrement dit, pas de panique : l’immigration massive déclenchée par les libéraux en 2003 a simplement fait reculer le poids de l’anglais autant que celui du français. Pareil suivi est cependant faussé : en écartant les réponses multiples, il ne témoigne aucunement de l’évolution de la composition linguistique de la population dans son ensemble.

Quant aux déclarations de langues d’usage multiples, le rapport trace ensuite l’évolution d’une catégorie fourre-tout « Français seul ou avec d’autres langues ». Cela fausse l’analyse en faveur du français, en additionnant les réponses uniques « Français », les réponses doubles « Anglais et français » et les réponses triples « Anglais, français et une tierce langue », comme si elles témoignaient toutes d’un même comportement « francophone ».

L’étude Résumé des tendances, qui accompagne le rapport, ajoute à la confusion. Elle suit l’évolution de la catégorie fourre-tout « Français seul ou avec d’autres langues » et d’une seconde catégorie fourre-tout « Anglais seul ou avec d’autres langues ». Cette approche est également inappropriée, puisqu’elle compte deux fois les réponses « Anglais et français » et « Anglais, français et une tierce langue », soit une fois dans la première catégorie et une autre fois dans la seconde. La somme des poids des langues au Québec, calculés de la sorte, dépasserait 100 %.

Difficile de brouiller davantage notre perception de comment évolue la composition linguistique du Québec. Que faire d’un OQLF qui refuse de nous en présenter un portrait juste et concis ?

Quant aux projections de Statistique Canada, le rapport minimise leur importance de trois façons plutôt qu’une. D’abord, il place le poids du français comme langue d’usage au Québec en 2036 « entre 75 et 77 % », alors que le scénario de référence le situe à 74 %. Ensuite, il omet d’ajouter que, selon ces projections, le poids de l’anglais continuerait de s’accroître tranquillement. Enfin, il prétend que l’usage du français peut très bien reculer dans les foyers sans que son usage ne recule dans l’espace public : « Il convient donc d’analyser [les projections] avec prudence et de ne pas […] en tirer des conclusions sur la situation linguistique du Québec dans l’avenir ».

Or, la recherche a abondamment établi que la langue parlée à la maison est le meilleur indicateur de la langue parlée en public. Que le français recule présentement dans l’espace public au Québec en même temps qu’il recule dans les foyers ne fait que le confirmer. À une échelle plus globale, l’histoire des langues dans le monde nous enseigne que l’avenir d’une langue publique commune dépend avant tout du nombre de ses locuteurs natifs et de ceux qui l’adoptent comme langue d’usage au foyer.

À ce dernier propos, la section 1.9 du rapport, qui traite d’assimilation linguistique, détonne. Car elle répartit de façon égale des réponses multiples entre les langues déclarées, malgré qu’une étude de l’Office ait longuement pourfendu cette méthode courante de simplification.

Parfait exemple d’incohérence méthodologique, donc, que ce rapport tant attendu. On espérait mieux du comité censé veiller à sa qualité scientifique. Y siège toutefois le professeur Richard Marcoux, directeur de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone à l’Université Laval. C’est lui qui produit les surestimations flyées du nombre de « francophones » au Canada, aux États-Unis et ailleurs dans le monde qui font le miel de l’Organisation internationale de la francophonie et du jovial chroniqueur du Devoir Jean-Benoît Nadeau.

Mais revenons à l’assimilation, cet indicateur de vitalité le plus déterminant pour l’avenir du français au Québec. La section 1.9 constate que les échanges entre le français et l’anglais se soldaient en 2016 par un gain de 25 000 locuteurs additionnels de l’anglais comme langue d’usage à la maison. Sans plus de commentaire. Constat pourtant remarquable – une minorité qui assimile une majorité dix fois plus nombreuse qu’elle ! –, au sujet duquel le résumé et le communiqué du rapport font également le mort. La section n’offre en outre aucun suivi du phénomène, alors que les recensements montrent que l’anglicisation des Québécois francophones est présentement en voie d’accélération.

Quant à l’assimilation à l’anglais ou au français des allophones (langue maternelle), le rapport s’obstine à attribuer aux dispositions scolaires de la loi 101 le fait que la part du français a augmenté parmi ceux qui ont immigré plus récemment. Or, voilà un quart de siècle que la recherche ne cesse de confirmer que la cause principale de cette tendance est la sélection d’immigrants qui ont adopté le français comme langue d’usage à l’étranger, avant d’arriver au Québec. Le rapport tait également un résultat capital d’une étude publiée récemment par l’Office lui-même, soit que la majorité des cas d’assimilation déclarés parmi les immigrants au Québec ont, de fait, été réalisés au préalable à l’étranger, avant d’immigrer.

Le rapport avance, par ailleurs, que la part du français dans l’assimilation des allophones nés au Québec était en 2016 de 39,5 %. Faux. Le chiffre exact est de 29,5 %. C’est-à-dire une part qui demeure, encore aujourd’hui, plus faible que celle de 30,9 % observée en 1971, avant la loi 101.

Ainsi, l’Office fausse le suivi du poids des langues et sabote l’analyse de l’assimilation. Cela fait quinze ans qu’il refuse de nous renseigner correctement sur ces aspects primordiaux de la question linguistique. Et quinze ans que le français perd du terrain à l’anglais. Le tout a assez duré.