Lettre adressée au premier ministre Philippe Couillard et aux ministres de son gouvernement. *

En 1992, madame Liza Frulla-Hébert, alors ministre des Affaires culturelles sous le gouvernement de Robert Bourassa, présentait la Politique culturelle du Québec : notre culture, notre avenir. Au cours des décennies qui ont suivi, le Québec a vu étinceler l’excellence dans maintes disciplines artistiques. Petit à petit, la création québécoise s’est enracinée sur l’ensemble du territoire et à l’étranger. À travers sa politique culturelle, le Québec a permis à des pratiques originales, à des artistes de grand talent, à des compagnies dynamiques de prendre tout leur essor. Les artistes québécois se sont forgé une identité propre, singulière, forte.

Vingt-cinq ans plus tard, une nouvelle politique s’avère essentielle pour soutenir l’évolution d’une vie artistique et culturelle dont notre société a largement pu apprécier les bienfaits. Les révolutions technologiques ont modifié les contextes de création, de production et de promotion des arts, obligeant un repositionnement des acteurs et des actions des milieux culturel et artistique. Cependant, ce sont davantage les mutations profondes de notre société qui appellent aujourd’hui à réaffirmer le rôle essentiel de l’art pour le Québec.

Le gouvernement a maintes fois affirmé que l’année 2017 serait celle d’une nouvelle politique culturelle. Le projet a récemment été reporté à une date encore indéterminée, plus tard en 2018. Au cours des deux dernières années, pas moins de trois ministres — Mme Hélène David, M. Luc Fortin et Mme Marie Montpetit — ont porté ce projet. Nous espérons vivement que le travail effectué mènera à un résultat à la hauteur des besoins des artistes et des attentes de la population.

 

Le temps perdu nous inquiète et nous incite à prendre parole.

Puisque vous avez l’occasion de marquer l’histoire, nous vous tendons aujourd’hui la main. L’art est le moteur de notre activité professionnelle et nous avons impérativement besoin de votre engagement pour jouer notre rôle au sein de la société, pour veiller à son affirmation et à son rayonnement.

 

Un rôle fondamental

Vous le savez, nous le savons, l’art est essentiel à la santé, à l’éducation, à l’intelligence d’une société, à sa compréhension d’elle-même. Il est un agent d’intégration et de cohésion sociale. Il participe activement à ouvrir les horizons de tous et toutes, à développer sens critique, empathie et rationalité, à entretenir une mémoire et une relation avec notre histoire. L’art que nous pratiquons ne rejoint peut-être pas autant de gens que l’industrie culturelle ou le divertissement de masse. Mais son rôle n’en est pas moins fondamental. Avec votre confiance et votre soutien, notre travail, loin d’être élitiste, rejoindra un public grandissant, varié et métissé.

Les arts vivants se fabriquent souvent de façon artisanale, loin du mode industriel qui vient pourtant y puiser des forces vives. Autour de chaque oeuvre artistique, les équipes de concepteurs, d’assistants, d’artisans s’affairent : des musiciens, des metteurs en scène, des chorégraphes, des auteurs, des scénographes, des interprètes, des éclairagistes, des concepteurs de costumes, des régisseurs, des répétiteurs, des vidéastes, des sonorisateurs, des techniciens.

Le Conseil des arts et des lettres du Québec — fondé en 1994 dans la foulée de la politique culturelle — est le véhicule dont nous nous sommes dotés pour permettre à la création artistique de prendre assise et d’irradier dans un cadre « à but non lucratif ». Un parti pris remarquable, malheureusement trop peu souvent mis en avant…

Derrière le nom des compagnies artistiques subventionnées par le CALQ évoluent des milliers d’artistes et d’artisans qui consacrent leur vie au travail artistique, sous toutes ses formes. Sous le vocable « compagnies artistiques », nous trouvons maintes entreprises vaillantes qui font tout, la production, le développement de public, le financement privé, l’éducation des jeunes. Ce sont des exemples de solidarité et d’ingéniosité. Les artistes qui animent ces compagnies ont adapté les structures à cette réalité et les gèrent avec responsabilité.

 

Érosion des fonds

Depuis dix ans, nous constatons l’érosion des fonds alloués au CALQ. Les effets se font cruellement sentir au sein de la communauté artistique. Le désengagement de l’État fragilise une fois de trop un milieu déjà vulnérable. La stagnation du soutien public ralentit une relève prête à reprendre le flambeau et continue d’assommer les artistes des générations précédentes trop souvent soutenus inadéquatement.

Au printemps dernier, quelques mois après avoir répondu à l’appel du ministère de la Culture en déposant plus de 500 mémoires, les milieux artistiques se sont mobilisés pour faire valoir un besoin d’investissement urgent de 40 millions de dollars en faveur du CALQ, une demande à laquelle votre gouvernement a répondu avec frilosité.

Nous appelons de tout notre coeur la nouvelle politique culturelle promise et son plan d’action, de même que les investissements conséquents qui signaleront une vision d’avenir porteuse pour l’art et pour la société québécoise. Nous ressentons l’urgence de gestes concrets de votre part.

Nous vous remercions de l’attention que vous porterez à cette correspondance et vous assurons de l’entièreté de notre engagement.

 

 

Maxime Laporte,
Président général de la Société Saint-Jean-Baptiste

* Cette lettre est présentée par 1485 signataires du milieu culturel, dont Brigitte Haentjens, David Lavoie, Marie Brassard, Marie-Eve Huot, Anick La Bissonnière, Catherine Vidal, Jane Needles, Lorraine Pintal, Christian Lapointe, Mani Soleymanlou, Geoffrey Gaquerre, Hugo Belanger, Audrey Arseneault, Denis Marleau, Marianne Moisan, Olivier Sylvestre, Catherine Lavoie-Marcus, Sara Dion, Frédérick Gravel, Philippe Soldevila, Catherine Bourgeois, Olivier Choinière, Jean-François Ouellet, Pascale St-Onge, Simon Boudreault, Véronique Côté, Larry Tremblay, Sylvie Pouliot, Gabrielle Lessard, Esther Beauchemin, Catherine Larochelle, Dominique Martel, Anne Sophie Rouleau, Charli Arcouette, Julie Vincent, Etienne Langlois, Alexandre Piché, Galina De Repentigny, Martin Boisclair, Richard Thériault, Dominique Pétin, Marie-Eve Gagnon, Francis Sasseville et Fannie Bellefeuille