Blogue de Louis Préfontaine

« Des gens fiers, humains, sensibles, pacifiques. De simples citoyens, regroupés derrière la bannière « Génocide culturel » de la Société Saint-Jean-Baptiste. »
– Extrait du texte de Louis Préfontaine.

« Nous avons gagné pour l’annulation de la reconstitution de la bataille des plaines d’Abraham; ce soir aussi nous avons gagné, car le prince Charles a dû entrer par la porte arrière » a lancé Patrick Bourgeois, du Réseau de Résistance du Québec (RRQ) à la foule en liesse. Autour de moi, 250 personnes environ (un bon nombre pour une manifestation largement organisée sur le web), en groupe compact, criant, scandant, levant des drapeaux des Patriotes et du Québec au ciel. Quelque chose a changé.

Il y a une dizaine d’années, j’ai participé à des manifestations du Mouvement de libération nationale du Québec (MLNQ), dirigé par l’ex-felquiste Raymond Villeneuve. Sans rien vouloir lui enlever, ni à lui ni à ses supporters, nous étions toujours une poignée. D’un côté des cinquantenaires nostalgiques, de l’autre des jeunes comme moi, dont plusieurs semblaient avoir un problème à bien gérer leurs émotions. Slogans haineux, visages couverts, nous allions terroriser les partitionnistes de l’ouest de l’île et nous scandions notre haine du Canada. Une fois, même, ça avait fini en bonne vieille bataille de coups de poings et de roulades dans la neige. On s’était bien amusés. Mais c’était ça, le MLNQ, des hommes sur le mitan qui se rappellent leur jeunesse et des jeunes qui ont envie d’évacuer un surplus de testostérone contre le méchant Canada.

Aujourd’hui, tout était différent. La foule, tant à la manifestation contre la monarchie qu’à celle ayant eut lieu il y a deux semaines contre Brent Tyler, était diverse et bigarrée. Jeunes, moins jeunes, vieillards, femmes, beaucoup de jeunes femmes, comédien connu, président de la Société Saint-Jean-Baptiste, hommes en veston-cravate, universitaires, professionnels. Aujourd’hui, contrairement à ce que j’avais vu au MLNQ, j’avais l’impression d’être dans une manifestation réellement représentative de la société, avec des individus différents mais unis par un but commun.

Les slogans aussi ont changé. Cohabitaient encore le célèbre « 101 ou 401 » (faisant référence à l’autoroute 401 en Ontario) et le classique « Le Québec aux Québécois », mais se sont ajoutés un « Démocratie, démocratie, démocratie » quand l’escouade anti-émeute a chargé sur la foule jusqu’alors bien pacifique. Des jeunes et des moins jeunes se sont assis au milieu de la rue, faisant un « V » de leurs doigts, le « V » de la victoire, celui de la paix. Celui de la résistance passive et non-violente. Ce qui n’a pourtant pas empêché des policiers un peu zélés de leur donner des coups de pieds, et d’en embarquer quelques uns dans le panier à salade.

Un homme, un simple homme, a tout résumé. Je ne me souviens plus de son nom. J’étais agité, car je regardais le sang couler de son crâne vers le côté de son visage tuméfié. Il était là, devant moi, m’expliquant qu’il écrit régulièrement sur Vigile et qu’il semblait vaguement me connaître, car lisant occasionnellement mon blogue. Il me parlait, et je restais coi; j’observais le sang qui dégoulinait sur le visage de cet homme d’à peine cinq pieds cinq pouces et pesant peut-être 130 livres tout mouillé. Il développait, mais tout ce que je voyais, c’était ce sang injuste qui lui tapissait la joue, comme un maquillage d’Halloween oublié. « Ça va, je suis correct », qu’il disait. « Je me suis retrouvé coincé quand les policiers ont chargé, et le policier face à moi a perdu l’équilibre, alors il m’a matraqué cinq ou six fois en ligne. » Et moi, je contemplais le sang sur son visage.

En fait, ça n’aurait jamais du dégénérer ainsi. De 15h30 à 16h45 environ, je jasais avec des lecteurs de ce carnet, et tout était calme. Au début, les manifestants occupaient le trottoir, puis la rue, criant, chantant, faisant du bruit, mais pacifiquement. Puis, tout a dérapé vers 16h45. Comme si quelqu’un, en haut, avait décidé que l’heure était venue de tout nettoyer, de cacher ces sales manifestants faisant honte à sa majesté le prince Charles. Un policier m’a résumé la situation ainsi: « Il fallait dégager la rue; en plus, des oeufs ont été lancés sur la bâtisse ». Lorsque je lui ai fait remarquer qu’un oeuf, c’est bien peu de choses en comparaison de la brutalité qu’ils ont imposée à certains, et que pour dégager la rue Bleury, qui est demeurée bloquée, il a fallu fermer l’avenue du Président-Kennedy, le policier a retrouvé son mutisme salvateur. « Des manifestants se sont agrippés à nos boucliers. D’autres nous ont donné des coups de pieds » finit-il par rétorquer. Mais tout ça, c’était APRÈS que l’escouade anti-émeute ait décidé de charger…

Un vent de changement

Au-delà des slogans, des discours enflammés, des oeufs et de l’anti-émeute, j’ai revu le même genre de gens que je côtoyais dans les manifestations contre l’Accord multilatéral des investissements (AMI) en 1998, ou à Québec en 2001, anarchistes en moins. Des gens ordinaires, des citoyens qui en ont assez de voir leur peuple à genoux, ratatiné après 250 ans dans l’eau salée de notre déclin. Des gens fiers, humains, sensibles, pacifiques. De simples citoyens, regroupés derrière la bannière « Génocide culturel » de la Société Saint-Jean-Baptiste.

Et moi, avant que ça dégénère, je discutais avec un lecteur de ce blogue. Je lui expliquais ma vision des choses, mon impression que le Québec constitue le fer de lance d’un nouveau mouvement mondial à naître. Ma conviction qu’il faut se débarrasser des vieilles querelles Québec-Canada pour agir maintenant, sans attendre l’indépendance. Car dans un contexte de mondialisation où le pouvoir des États est de plus en plus limité, ce ne sont pas des frontières géographiques qui, seules, permettent la survie des peuples minoritaires. Il faut inventer d’autres moyens, d’autres structures, d’autres institutions permettant d’assurer notre survie, et donc, aussi, celle de tous les peuples de la Terre.

Ce sont ces idées, ces initiatives, qui façonneront le Québec de demain. Ceux qui se complaisent dans une world-culture anglicisée et multiculturelle sont déjà un pas derrière; les hommes nouveaux, ceux de la pluralité des peuples et de la sauvegarde des cultures qui composent notre humanité, sont arrivés. Leur combat constitue la bataille de tous les peuples, car si on sauve le français et la culture québécoise chez nous, nous aurons élaboré une méthode permettant à toutes les autres minorités de survivre, de prospérer, et d’offrir un peu de diversité à une planète qui en a bien besoin.

Le futur sera aux identités multiples, à la diversité des points de vue, mais aussi à la nécessité de l’appartenance à un groupe identitaire et historique bien défini. Contre le déracinement quotidien d’un système économique broyant jusqu’à la mémoire, des hommes et des femmes du Québec ont dit non. Non à l’oubli, non à la passivité, non au je-m’en-foutisme.

Nous n’étions peut-être que 250 à manifester, mais nous l’avons fait sans État, sans un Parti Québécois n’ayant de québécois que le nom, sans médias sensibles à notre cause, sans permis. Nous avons lancé le cri de ceux qui ne se retrouvent plus dans aucune des principales élites actuelles et nous avons agi. Une personne à la fois, le vent du changement va tout emporter.

Montréal s’anglicise, le Québec perd son identité, mais la résistance s’organise. Et le monde, même s’il ne le sait pas encore, aurait tout intérêt à regarder.

Lire le texte sur le site Internet de Louis Préfontaine


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