Frédéric Lacroix  |  L’AUT’JOURNAL

Les lecteurs de ces chroniques savent que je n’appartiens pas au camp des jovialistes pour ce qui est de mon appréciation de la situation du français. J’estime en effet qu’elle est grave. Le statut du français au Québec subit depuis de nombreuses années d’importants reculs. Une partie importante de notre élite s’est laissée acheter et enrobe sa capitulation dans une bonne couche de déni. Si rien n’est fait, la situation dans la région de Montréal sera bientôt irrémédiable.

Depuis de nombreuses années, lorsque je souhaite m’informer de la situation réelle du français au Québec, je lis soit les chroniques de Charles Castonguay, certains chroniqueurs du Journal de Montréal, ou The Gazette. Pourquoi The Gazette ? Parce que ce journal hurle au meurtre à chaque avancée, même nanométrique, du statut du français au Québec. Parce qu’il est en mode militant pour faire progresser le statut de l’anglais au Québec. Il nous fournit donc, par inversion, un portrait assez précis de l’état des lieux.

En revanche, je dois avouer qu’il ne me vient que rarement à l’esprit de consulter les publications de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Et pour cause, car depuis au moins une dizaine d’années, l’OQLF me fait penser à la sous-section d’un bureau de normalisation chargé d’édicter des normes de canalisations hydrauliques. Des gens travaillent, on tient des réunions, on produit des documents, mais cela intéresse peu de monde. Le site web de l’OQLF le reflète bien. C’est laid, mal foutu, les documents sont difficiles à trouver et la signature graphique semble avoir été pondue par des fonctionnaires soviétiques. On pourrait croire qu’un effort particulier est fait pour rebuter le lecteur potentiel.

Il ne devrait pas en être ainsi. Rappelons que l’OQLF occupe une place centrale dans les intentions des rédacteurs de la Charte de la langue française. La mission de l’OQLF est large. Il est doté de pouvoirs étendus. Il doit surveiller « l’évolution de la situation linguistique au Québec », veiller « à ce que le français soit la langue normale et habituelle du travail, des communications, du commerce et des affaires dans l’Administration et les entreprises », établir « les programmes de recherche nécessaires à l’application de la présente loi ».

Mais au lieu de jouer son rôle, l’OQLF semble avoir été intégré au dispositif mis en place par les fédéralistes pour nier le recul du statut du français au Québec. Cette castration de l’OQLF ne date pas d’hier. Rappelons la performance pitoyable de France Boucher, la présidente de l’OQLF en 2008, qui avait enterré l’étude de projections démolinguistiques de Marc Termote, pourtant commandée par l’Office, qui annonçait un recul important du français dans la région montréalaise à l’horizon 2031.

S’en était ensuivi un mini-scandale médiatique fort instructif où l’on avait appris que la présidente avait exigé un serment de silence des membres de son conseil d’administration. Il était pourtant déjà évident à l’époque que le français reculait à Montréal. Il était cependant hors de question que le PLQ ou ses exécutants ne l’admettent. Ce fut ensuite le silence jusqu’en 2013, année du fameux « pastagate », incident absurde qui a été monté en épingle et qui a servi fort efficacement à intimider le gouvernement péquiste de Pauline Marois. Depuis 2013 ? Rien.

Ou presque. Un peu avant Noël, le 7 décembre 2018, l’OQLF a déposé à l’Assemblée nationale son rapport annuel de gestion. Dans ce rapport, on apprend la chose suivante pour ce qui est de l’objectif « Disposer d’un portrait de la situation linguistique fiable et récurrent » : « La cible n’a pas été atteinte en 2017-2018. Les membres du Comité de suivi de la situation linguistique ont évalué, en vue de leur publication, trois études sur les dix prévues. » J’ai vérifié avec l’Office : une cible de 10 études à évaluer avait bien été établie pour 2017-2018. Échec.

Notons que l’Office a la fâcheuse habitude de prendre en compte seulement ses propres recherches lorsqu’il s’agit de tracer un portrait de la situation. Doit-on comprendre qu’il choisit d’étudier les sujets les moins fâcheux pour ensuite pouvoir tracer un portrait « optimiste »? Comment se fait-il, par exemple, que l’Office n’ait pas réagi aux projections démolinguistiques de Statistique Canada publiées en 2017, qui annoncent non seulement un effondrement de la proportion de francophones dans toute la région de Montréal à l’horizon 2036, mais également une avancée significative de l’anglais (ce qui est nouveau) ? À la page 4 de sa « Programmation relative au suivi de la situation linguistique », l’Office promet cependant de « prendre en compte les travaux d’autres chercheurs ou organismes s’intéressant à la situation linguistique », lorsque viendra le temps de dégager une synthèse des constats. Double échec.

L’article 160 de la Charte prévoit que l’Office doit faire rapport à tous les cinq ans au ministre « notamment en ce qui a trait à l’usage et au statut de la langue française ». Mais aucun rapport n’a été déposé depuis plus de 5 ans. On peut même se demander si l’OQLF a déjà déposé un rapport digne de ce nom depuis l’introduction de cet article en 2002. L’Office est en infraction avec l’article 160 de la Charte. Il faut le faire ! L’organisme chien de garde de la Charte n’est même pas foutu de la respecter ! Triple échec.

Un nouveau gouvernement a été élu en octobre dernier. Ce gouvernement résulte d’une volonté claire de rupture affichée par la population avec la « grande noirceur » libérale des quinze dernières années. La moindre des choses serait que le gouvernement de M. Legault fasse le ménage à l’OQLF et y nomme des gens dynamiques, compétents et souhaitant faire avancer les choses. La nouvelle ministre responsable de la Charte, Nathalie Roy, écrit d’ailleurs, dans son message de préface du rapport de gestion, comme si elle souhaitait se distancer de l’héritage libéral : « Ce document, qui rend compte des activités de l’Office québécois de la langue française sous l’administration qui m’a précédée » (c’est moi qui souligne). Souhaitons qu’il y ait effectivement une rupture avec l’administration précédente. Il faut soustraire l’OQLF au dispositif servant à nier le recul du statut du français. Cela est urgent.

Tout citoyen québécois devrait pouvoir consulter le site web de l’OQLF et avoir accès à un portrait complet, rigoureux, précis et sans complaisance de la situation du français au Québec en un minimum de clics. Et d’un portrait, il va sans dire, exempt de la propagande jovialiste fédérale. Voilà un bel énoncé de mission pour l’OQLF.

 

 

 

 

 

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