Article de Marcel Martel et de Martin Pâquet paru dans Le Devoir, édition du samedi 24 et du dimanche 25 octobre 2009.

(…)Fondé par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, recueillant l’adhésion notable de la Confédération des syndicats nationaux, de l’Association québécoise des professeurs de français et du Syndicat des écrivains québécois, le Front du Québec français coordonne l’opposition formelle.

Dirigé par le directeur de la revue L’Action nationale François-Albert Angers, cet organisme poursuit plusieurs objectifs: défaire le projet de loi 63, faire du français la langue officielle du Québec et forcer l’État québécois à mettre en place une politique globale d’aménagement linguistique. C’est le début d’une longue lutte qui aboutira à l’adoption de la Charte de la langue française en 1977.


Les manifestations d’octobre 1969 contre le bill 63

(Ce texte reprend des extraits de Langue et politique au Canada et au Québec, une synthèse historique qui sera publiée au Boréal à l’hiver 2010)
Est-ce que l’enjeu linguistique mobilise encore les citoyens? La question est d’actualité au lendemain du jugement de la Cour suprême du Canada invalidant la loi 104 et certains pans de la Charte de la langue française.

Si certains hésitent aujourd’hui à répondre par l’affirmative à cette interrogation, il en était autrement il y a 40 ans. Sur la colline parlementaire à Québec, plus de 50 000 personnes manifestent, le 31 octobre 1969, pour dénoncer le gouvernement de l’Union nationale, dirigé par Jean-Jacques Bertrand, et le projet de loi pour promouvoir la langue française au Québec, mieux connu sous le nom de bill 63. Munis de pancartes, de drapeaux et de bannières, ils clament leur opposition par des slogans et des chants de ralliement devant les cordons de policiers aux aguets. Puis ils écoutent les discours de François-Albert Angers, Michel Chartrand et Matthias Rioux, jusqu’au moment où une panne inopinée de microphone impose le silence aux autres orateurs, dont le sociologue Fernand Dumont.

Fruit d’un compromis délicatement concocté à la suite de la déconfiture d’un projet de loi sur le même sujet en 1968, le bill 63 assure aux parents le libre choix en matière de langue d’enseignement. Malgré la colère citoyenne, le gouvernement Bertrand ne cède pas et la loi est adoptée le 20 novembre suivant. Si les anglophones et les gens d’affaires accueillent favorablement cette loi qui semble régler la crise de Saint-Léonard, il en est autrement parmi les francophones.

En profond désaccord avec la Loi 63, les députés Yves Michaud, Jérôme Proulx et Antonio Flamand quittent respectivement le Parti libéral du Québec et l’Union nationale pour devenir indépendants. Ils font écho à la gronde des citoyens, dont plusieurs affirment vigoureusement leur mécontentement au moyen de mémoires, de pétitions et de manifestations publiques. Fondé par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, recueillant l’adhésion notable de la Confédération des syndicats nationaux, de l’Association québécoise des professeurs de français et du Syndicat des écrivains québécois, le Front du Québec français coordonne l’opposition formelle.

Dirigé par le directeur de la revue L’Action nationale François-Albert Angers, cet organisme poursuit plusieurs objectifs: défaire le projet de loi 63, faire du français la langue officielle du Québec et forcer l’État québécois à mettre en place une politique globale d’aménagement linguistique. C’est le début d’une longue lutte qui aboutira à l’adoption de la Charte de la langue française en 1977.

La langue, expression du bien commun

S’il est possible de comprendre cette mobilisation citoyenne pour l’unilinguisme français par le contexte sociopolitique des années 1960, cette seule interprétation demeure toutefois insatisfaisante. Certes, à travers le monde, les années 1960 voient surgir de nombreuses revendications politiques, sociales, économiques et culturelles. Cette décennie est aussi associée au Flower Power, aux mouvements de la contre-culture, du Black Power et du Red Power, à l’activisme étudiant sur les campus, aux questions de l’égalité entre les sexes et à l’opposition à la guerre au Vietnam.

Dans le cas du Québec, la culture politique se transforme profondément sous l’émergence de la prise de parole citoyenne. En effet, les manifestants devant l’Assemblée nationale du Québec dénoncent surtout la vieille culture de l’informel et de l’accommodement. Cette culture, c’est celle partagée par les membres des élites qui conviennent entre eux de compromis pour résoudre les tensions sociales.

Ces compromis ont des conséquences importantes en matière linguistique, au détriment de l’usage et de la valorisation du français. Au début des années 1960, l’anglais est la langue de promotion économique pour de nombreux francophones. C’est aussi la lingua di pane — la «langue du pain» — pour les nouveaux immigrants qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, choisissent le Canada, et dans une moindre mesure le Québec, comme terre d’accueil. Les accommodements informels, du moins en matière linguistique, ne renversent pas cet ordre des choses. Bien au contraire, ils renforcent les inégalités socioéconomiques tout en défavorisant l’épanouissement de la principale nation francophone en terre d’Amérique.

Il faut préciser que la langue, trait identitaire et réalité culturelle, acquiert une nouvelle dimension fondamentale pour les francophones. Plus précisément, elle devient un élément central de la définition de l’État-Nation puisqu’elle traduit le bien commun d’une communauté cherchant à se perpétuer mais aussi à réduire ses inégalités socioéconomiques, car elles sont porteuses de désordres publics. Le besoin de promouvoir le français et de le revaloriser se pose alors. Devant des situations potentiellement explosives — les événements violents de Saint-Léonard en 1967-1968, l’opération McGill français –, le statu quo n’est plus une option. Dès lors, de nombreux individus regroupés dans les associations étudiantes et nationales, les organisations syndicales, les revues et les partis politiques exigent de l’État québécois la mise en place d’une politique linguistique fondée sur le principe de l’unilinguisme. En agissant de la sorte, l’État procéderait, selon eux, à une politique salutaire de redressement socioéconomique et culturel, essentielle au maintien du bien commun.

Canaliser la parole citoyenne

Confrontés à la vigueur de la prise de parole citoyenne, les responsables de l’État hésitent à adopter des mesures de promotion de la langue française. Ils cherchent donc à temporiser en canalisant la parole citoyenne. À cette fin, trois moyens sont mis en oeuvre: le recours aux experts, l’instauration de commissions d’enquête et la surveillance policière.

Vu leur reconnaissance au sein de la société civile et de l’État, les experts scientifiques investissent désormais l’avant-scène. Provenant des sciences sociales mais surtout de la démographie, ils exercent leur influence dans les débats publics, mais surtout auprès des décideurs qui les consultent régulièrement. Arguant de leur scientificité, ces experts prônent une interprétation rationnelle des problèmes issus de l’enjeu linguistique.

Ce faisant, leurs études tentent de réduire le potentiel de violence de ces manifestations publiques en portant la discussion dans la sphère du dialogue et dans la recherche de la résolution des conflits sociaux grâce à l’intermédiaire de l’État. Leurs diagnostics concluent néanmoins en la précarité de la langue française. La publication de leurs études trace également de sombres pronostics pour le maintien d’une francophonie dynamique au Canada et au Québec.

Ainsi, au lendemain de la manifestation du 31 octobre 1969, Hubert Charbonneau, Jacques Légaré et Jacques Henripin, démographes à l’Université de Montréal, présentent les résultats préliminaires de leurs études sur l’avenir du fait français au Québec dans les pages du Devoir.

Leurs conclusions sur l’évolution des mouvements migratoires et des taux de natalité ne sont guère rassurantes. Légendaires pour leur prétendu taux de natalité élevé, les francophones du Québec entrent désormais, au cours des années 1960, dans une période de faible natalité. Peu importe les scénarios retenus, la part relative des francophones au Québec diminuerait de 82,3 % en 1961 à 80,4 % ou 76 % en 1986. Dans le cas de Montréal, les divers scénarios établissent la proportion des francophones entre 63,2 % et 58,2 % en 1986. Pour les démographes, il faudrait donc résoudre un problème important, soit celui de la francisation des immigrants. Pour s’atteler à cette tâche, les universitaires identifient l’État québécois comme moyen d’intervention. Le caractère scientifique de ces données frappe les divers participants au débat linguistique, qui tiennent peu compte des motivations idéologiques et natalistes des experts.

Un autre moyen pour canaliser la prise de parole citoyenne est la création de commissions d’enquête. Grands exercices de consultation publique mis en oeuvre par les responsables politiques, celles-ci assurent la constitution d’un savoir préalable aux décisions. Elles permettent aussi de gagner un précieux temps afin de calmer le jeu et de pouvoir soupeser longuement les différentes options.

Créée par le gouvernement de Lester B. Pearson, la commission Laurendeau-Dunton analyse la plus importante crise que le Canada ait jamais connue, soit celle des rapports malaisés entre les peuples fondateurs. Le gouvernement de Jean-Jacques Bertrand n’est pas en reste puisque, dès décembre 1968, il met en place la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, dirigée par le linguiste Jean-Denis Gendron. Après quatre années d’enquête, la Commission dépose son volumineux rapport et plaide pour une politique plus ferme en matière linguistique. Le gouvernement de Robert Bourassa y donne suite en 1974 avec la loi 22.

Enfin, l’État recourt aussi à la surveillance d’individus et de groupes qui revendiquent l’unilinguisme français au Québec. Ainsi, la Gendarmerie royale du Canada recueille de l’information sur les individus et les groupes tels que le Mouvement pour l’unilinguisme français au Québec, le Front du Québec français et le Mouvement pour l’intégration scolaire, qui protestent contre la piètre qualité des services francophones et qui exigent la reconnaissance officielle de la langue française.

À d’autres moments, les agents de police envoient des rapports à leurs supérieurs sur l’importance de manifestations comme celle de Québec en octobre 1969. Ces rapports cherchent à quantifier la force du mouvement indépendantiste, mais aussi à déterminer le potentiel de violence de ces manifestations. Sur la foi de ces rapports, l’État pourra ainsi circonscrire, sinon réprimer une prise de parole jugée menaçante envers l’ordre établi.

Un enjeu toujours sensible

Les efforts pour canaliser la parole citoyenne préviennent dans une certaine mesure les débordements. Toutefois, ils ne contribuent pas à faire disparaître l’enjeu linguistique de la liste des priorités citoyennes. Les attentes demeurent élevées et les pressions, multiples. Malgré sa volonté de règlement du problème linguistique, le bill 63 contribue à sa complexification puisque les intervenants sont plus nombreux et plus actifs. La forte prise de parole publique habilite les citoyens qui s’investissent de plus en plus dans un militantisme énergique, appelant à une prompte intervention de l’État.

Qui plus est, la publication des travaux des experts alimente la conviction de ces citoyens: le français devrait devenir la langue de l’État et de la loi au Québec, aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires. En réduisant les inégalités issues d’une domination socioéconomique, les politiques linguistiques devraient participer au développement et à l’épanouissement du bien commun. D’où l’importance symbolique de la loi 101, qui se donne cet objectif implicite au moment de son adoption en 1977.

Si l’enjeu linguistique semble moins mobiliser, du moins en apparence, il demeure toujours aussi sensible, comme on le constate par les vives réactions des citoyens au sujet du récent jugement de la Cour suprême. En effet, cet enjeu perce dans la promotion très actuelle des notions du bien commun et de la diversité culturelle. La manifestation d’octobre 1969 montre que les responsables politiques demeurent à la remorque des revendications citoyennes.

Cette manifestation, suivie de nombreuses autres, témoigne de l’habilitation des citoyens dans l’espace public et dans le processus de prise de décision politique. Enfin, l’événement du 31 octobre 1969 atteste de la complexité de l’enjeu linguistique, que ce soit dans les tensions constitutives à l’élaboration d’une politique ou dans les paradoxes de la mobilisation citoyenne, une mobilisation à la fois vigoureuse et canalisée.

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