Marc Tremblay |  La Presse

Je m’interroge souvent sur la place du français au Québec et, surtout, sur son avenir à l’heure de l’internet et des médias sociaux. Car comme on l’entend souvent dire, cette langue se porte mal à Montréal et même au Québec. Partout l’anglais est en progression et nos artères commerciales placardées de Victoria’s secret, Second Cup et autres Best Buy en sont la preuve.

C’est pire sur l’internet où souvent les francophones eux-mêmes ne prennent plus la peine de « traduire » leur site en français. Comme diraient les « Dragons », il faut penser grand et il semble que penser grand aujourd’hui ce soit penser en anglais. J’ai vu récemment dans mon quartier de l’est de Montréal un salon de coiffure avec une raison sociale en anglais. Le propriétaire a-t-il l’ambition de vendre des mises en plis à Dubaï ou à Singapour ?

Si le français est de moins en moins visible dans le paysage, il est aussi de moins en moins audible. L’été dernier, marchant dans le Vieux-Montréal et dans le Vieux-Port, je n’ai entendu que des chansons tapageuses du Billboard anglophone. À une exception près : un commerçant faisait jouer de la musique espagnole sur la rue de la Commune.

Même chose dans une ville touristique des Laurentides où le seul intermède à une radio exclusivement anglophone entendue dans tous les commerces visités fut un groupe espagnol embauché pour animer une terrasse. Ainsi donc le français n’est plus seulement deuxième loin derrière l’anglais. Il est en train de passer au troisième rang…

Notre démission devant l’anglais est encore beaucoup plus perverse. Tranquillement, insidieusement, nous devenons des anglophones. Par exemple, nos phrases appartiennent de plus en plus à un franglais indigeste, émaillées de « cool », « nice », « good », « yessss » et autres expressions qui ont pour fonction d’ajouter de l’emphase. Car voyez-vous, l’anglais est maintenant devenu le siège des émotions, en plus d’avoir colonisé notre âme.

La majorité des francophones qui s’adressent à « Dieu » le font maintenant en anglais. Les « oh my God » ponctuent maintenant le discours des moins de 50 ans, même de certains souverainistes. Quel est l’avenir d’un peuple qui s’adresse à Dieu dans la langue de son colonisateur ?

Il y a des gens pour prétendre que les Québécois ne sont pas assez ouverts aux autres ? En réalité, le colonialisme culturel a fait au Québec des progrès magistraux. Elle est loin cette époque où Yvon Deschamps faisait promettre, à la blague bien sûr, à des centaines de milliers de fêtards réunis sur la montagne pour la Saint-Jean-Baptiste, de ne plus prononcer un mot d’anglais pendant le reste de l’année. Aujourd’hui, pareils propos seraient dénoncés comme de l’intolérance et hautement condamnés. Misère.

En réalité, la détestation de soi atteint au Québec des sommets. Cela me rappelle cette lettre ouverte écrite par une étudiante et publiée dans La Presse récemment qui racontait la manière dont on avait transformé un cours de physique de l’Université de Montréal en cours unilingue anglais. Cela avait été fait insidieusement par le professeur qui, maîtrisant mal le français, avec demandé qu’on fasse tout ou à peu près en anglais y compris des exposés oraux. Aucun étudiant n’avait protesté. Soixante ans de révolution tranquille n’ont finalement pas changé grand-chose à ce bon vieux fond colonisé que chaque Québécois ou presque porte en lui. On nous dit que les jeunes n’ont pas les complexes des plus vieux. J’ai plutôt l’impression que bon nombre d’entre eux sont devenus des colonisés sans complexe.

La francophonie n’est pas une maladie honteuse mais un précieux héritage. La responsabilité de faire honneur à cet héritage n’incombe pas à l’État, mais à chacun d’entre nous. En 2019, je nous souhaite de défendre notre langue avec un peu plus de fierté. Elle le mérite bien. Nous le méritons bien.

 

 

 

SOURCE