Dans Le Devoir, 27 janvier 2012
Le débat se poursuit dans les pages du Devoir comme sur son site Internet et ailleurs au sujet de la politique de l’école en français de la Commission scolaire de Montréal (CSDM). Ne manquent ni les appuis ni les critiques virulentes. Tout le monde est pour la tarte aux pommes, comme on dit, mais je crains qu’une politique aussi peu coercitive ressemble à la recette de «tarte aux pommes sans pommes» (sic) qu’affichaient naguère certaines boîtes de biscuits Ritz. Cela dit, comment expliquer qu’une politique tellement modérée, pour ne pas dire tellement molle, ait pu inspirer des réactions aussi extrêmes que celles qu’on a pu lire dans les pages du Devoir, comme sur son site Internet, et aussi ailleurs?

pommes

Libre opinion – Une tarte aux pommes sans pommes
Jean Dorion – Sociologue 27 janvier 2012 Éducation
Le débat se poursuit dans les pages du Devoir comme sur son site Internet et ailleurs au sujet de la politique de l’école en français de la Commission scolaire de Montréal (CSDM). Ne manquent ni les appuis ni les critiques virulentes. À lire certaines de ces dernières, on croirait que la principale cible de la politique sera l’enfant fraîchement arrivé au Québec et qui aura eu le malheur d’échanger quelques mots en chinois ou en espagnol avec sa sœur dans la cour de récréation.

Ces prédictions s’appuient peut-être sur la présomption qu’un enseignant est nécessairement une personne dépourvue de jugement. Et peut-être aussi sur le refus de voir le vrai problème: l’imposition de l’anglais comme langue commune à l’école par un certain nombre d’adolescents de toutes origines, «de souche» y compris. Aucune autre langue, de celles qu’on dit ethniques, ne risque d’usurper ainsi ce rôle de langue commune de l’école, qui devrait revenir au français.

Sur son site Internet, la CSDM est par ailleurs fort claire sur les limites de sa politique: il ne s’agit ni d’imposition, ni de coercition, ni d’obligation bornée. Aucune sanction ne sera imposée aux élèves qui dérogeraient à la règle. Il ne s’agit pas d’une police de la langue. Nous parlons ici de sensibilisation, de promotion, affirme la Commission.

Tout le monde est pour la tarte aux pommes, comme on dit, mais je crains qu’une politique aussi peu coercitive ressemble à la recette de «tarte aux pommes sans pommes» (sic) qu’affichaient naguère certaines boîtes de biscuits Ritz. Cela dit, comment expliquer qu’une politique tellement modérée, pour ne pas dire tellement molle, ait pu inspirer des réactions aussi extrêmes que celles qu’on a pu lire dans les pages du Devoir, comme sur son site Internet, et aussi ailleurs?

En entrevue, le 4 janvier, une spécialiste juge que cette politique, pourtant plus que libérale, «inhibera l’élève, créant un certain mutisme et un désengagement»; en page Idées, le 18 janvier, un lecteur d’origine mauritanienne parle de matraque et compare le projet de la CSDM aux travaux forcés que l’école coloniale française imposait naguère aux écoliers qui osaient y parler leur langue maternelle. La CSDM serait-elle devenue chez nous une institution coloniale?

Ce n’est pas la première fois qu’un projet de la Commission dans ce domaine suscite des critiques fantaisistes: une version précédente dans les années 1990 avait amené un chroniqueur vedette de La Presse à craindre les «coups de baguette sur les doigts» des élèves récalcitrants; sans doute nous croyait-il toujours dans les années 1950. Un éditorialiste du même journal comparaît de son côté le projet aux sinistres pensionnats autochtones d’antan, où les enfants arrachés à leurs familles avaient perdu leur langue maternelle.

Ce dernier thème réapparaît d’ailleurs dans les débats Internet des lecteurs du Devoir; admirons le sérieux de la comparaison de nos écoles publiques avec des pensionnats: de toutes les heures que comporte une année civile, l’élève de la CSDM en vit moins de 14 % à l’école! Le reste du temps, il pourra parler toutes les langues qu’il voudra.

Mes propres enfants passent leurs samedis au Hoshuko, école japonaise de Montréal. Le reste de la semaine, ils font leur scolarité régulière en français dans des écoles montréalaises, comme la plupart de leurs camarades du Hoshuko. Vu qu’en plus une bonne moitié de ces derniers sont issus de familles mixtes, la tentation pourrait être forte pour plusieurs de glisser du japonais au français même au Hoshuko. Mais les enseignants de cette institution interdisent la chose en classe, et les récalcitrants sont sanctionnés (perte de «points de mérite»). Voilà une politique sérieuse. Loin d’être humiliés et offensés par cette pratique des sanctions, ma femme et moi y voyons le bon sens même: on fréquente l’école japonaise pour apprendre le japonais!

Si notre raisonnement vaut pour une simple école ethnique du samedi, pourquoi serait-il illégitime dans l’école québécoise française, qui a pour mission d’assurer la maîtrise par tous ses élèves de la langue officielle et commune (continuons à l’espérer) du Québec de demain?

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Jean Dorion – Sociologue

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