Christian Gagnon | Le Patriote

À l’approche des élections du Québec, bien des Québécois semblent considérer la Coalition Avenir Québec de François Legault comme la principale alternative aux Libéraux de Philippe Couillard. Trônant au sommet des sondages, la CAQ aligne pourtant des candidatures qui devraient susciter bien des réticences.


Caroline Proulx, une virulente anti-Loi 101

Le cas de Caroline Proulx est patent. Candidate caquiste dans Berthier, l’ex-animatrice de LCN s’est plusieurs fois prononcée en ondes pour l’abolition complète de toutes les restrictions prévues à la Loi 101 concernant l’accès à l’école anglaise des enfants autres que ceux dont un membre de la famille a déjà fréquenté l’école anglaise au Canada. Ce libre accès des immigrants à l’école anglaise nous ramènerait près de 50 ans en arrière, à l’époque où plus de 80 % des nouveaux arrivants envoyaient leurs enfants à l’école anglaise. Caroline Proulx défendra-t-elle cette position au sein de son nouveau parti? François Legault est-il au courant des opinions de sa candidate? Comme réconcilie-t-il cette position avec le rapport catastrophique de la Vérificatrice générale concernant les programmes de francisation des immigrants sous le PLQ de Philippe Couillard?

Chaque année, plus du tiers des 50 000 immigrants accueillis arrivent au Québec sans la moindre connaissance du français. Or selon le rapport de novembre 2017 de la Vérificatrice générale du Québec, seulement 30, 9% s’inscrivent à des cours de français, et 18 % d’entre eux abandonnent avant lafin. Moins de 10% de ceux qui persévèrent réussissent le cours. Bref, moins du tiers des personnes immigrantes suivent un cours de français et parmi elles, plus de 90 % de celles qui le terminent n’acquièrent pas une connaissance fonctionnelle du français. Voilà pourquoi la vérificatrice générale concluait au fiasco. Et alors que le PLQ a manifesté l’intention de n’adopter aucune loi et aucun règlement sans mesurer d’abord leur effet sur la communauté anglophone, une candidate vedette de la CAQ veut abolir la Loi 101!

 

 

Sonia Lebel, co-artisane d’une vendetta de bilinguisation de l’Assemblée nationale

Il existe au Barreau de Montréal une tradition – non contraignante mais en vigueur depuis 1922 –voulant qu’il y ait un bâtonnier de langue française deux ans de suite et un bâtonnier de langue anglaise la troisième année. Aussi, 4 des 13 membres du Conseil doivent être de langue anglaise. Cette portion d’environ un tiers réservée aux anglophones représente près du double de la proportion de personnes de langue maternelle anglaise (19 %) dans le district judiciaire de Montréal, selon le recensement de 2016. Néanmoins, suivant ladite tradition, Me Brian Randall Mitchell a été élu bâtonnier à l’assemblée générale de mai 2017. Une des conseillères francophones élus a été Me Sonia Lebel, ex-procureure en chef de la Commission Charbonneau et directrice adjointe du cabinet du chef caquiste François Legault depuis février 2017.

Dès août 2017, le nouveau bâtonnier anglophone de Montréal a semé la controverse en publiant un bulletin du Barreau intégralement bilingue, ce qui contrevenait à la Loi 101. Les protestations de plusieurs avocats ontfini par faire reculer Me Mitchell. Mais le 13 avril dernier, les Barreaux de Montréal et du Québec déposaient conjointement devant la Cour supérieure une requête à l’effet de faire invalider toutes (!) les lois du Québec. Ils prétendaient qu’en vertu de la vieille Constitution de 1867, les lois auraient dû être débattues et adoptées à la fois en français et en anglais plutôt qu’adoptées en français puis traduites en anglais. Or le mandat de membre du Conseil du Barreau de Montréal de Sonia Lebel, maintenant candidate de la CAQ dans Champlain, se terminait le 9 mai, soit 26 jours plus tard. Me Lebel a donc pleinement participé à l’élaboration de cette vaste entreprise de bilinguisation intégrale des débats à l’Assemblée nationale. Il est à noter que 125 000 $ de fonds publics issus d’un programme fédéral ont servi àfinancer cette cause.

Pas question de reculer, a martelé Jean-François Del Torchio, directeur des communications du Barreau du Québec et ex-attaché de presse de… François Legault ! Il a fallu une grande mobilisation, à laquelle a activement participé la SSJB, pour convoquer une assemblée générale extraordinaire du Barreau du Québec afin que soit tenu un vote majoritaire des membres demandant au Conseil de retirer cette requête, fortement inspirée par le Barreau de Montréal et qualifiée ça et là de «politique», de «déclaration de guerre contre le français», de «trahison» et d’«insulte». Le 28 mai, le Barreau du Québec a finalement cédé aux pressions et retiré ce honteux recours. Mais François Legault a-t-il toujours de quoi êtrefier de sa candidate dans Champlain?

 

Youri Chassin, chantre du démantèlement de l’État

Candidat de la CAQ dans Saint-Jérôme, Youri Chassin a été analyste économique au Conseil du Patronat du Québec, puis directeur de la recherche à l’Institut économique de Montréal (IÉDM), un think tank de droite prônant un libéralisme économique totalement débridé. Si l’on s’entend généralement pour accorder à l’État le rôle de régulateur du capitalisme afin de prévenir l’accroissement de l’écart entre riches et pauvres, M. Chassin s’en détache de façon draconienne. Dès l’annonce de sa candidature, la résurgence sur les médias sociaux d’un extrait révélateur de son blogue personnel a bien cerné le personnage. «Si je me montre si suspicieux envers les solutions étatiques, c’est principalement parce que je ne crois pas au mythe d’un État au service du bien commun. Déjà, l’idée qu’il puisse exister un “bien commun” sonne l’alarme», écrivait-il le 22 mars dernier. En prenant connaissance de ce point de vue, il est bien légitime de se demander ce que quelqu’un qui ne croit pas du tout à l’intervention de l’État pour le mieux-être collectif peut bien vouloir aller faire au gouvernement. La réponse coule de source: démanteler l’État!

L’éventuelle entrée d’un si fervent disciple de l’IÉDM au Conseil des ministres n’augurerait rien de bon pour nos Centres de la petite enfance, notre réseau public de santé, les fonds de travailleurs, les congés parentaux, nos écoles publiques et la taxe sur le carbone. Cet individualisme radical typique des libertariens les plus idéologues est tellement en vogue à l’Institut économique de Montréal que le remplaçant de Yourin Chassin à titre de rédacteur du blogue de l’IÉDM au Journal de Montréal a tôt fait de dissiper toute ambiguïté. Jasmin Guénette est vice-président aux opérations de l’IÉDM. Outre leur adhésion au néolibéralisme et leur antisyndicalisme primaire, MM. Guénette et Chassin partagent aussi un fédéralisme soumis et docile qui tranche avec le prétendu «nationalisme» de la CAQ.

Le 9 mai, M. Guénette signait sur son blogue du Journal de Montréal un texte dithyrambique sur l’économiste et député britannique Daniel Hannan. Vantant cet «ardent défenseur d’un environnement économique et social plus favorables aux libertés individuelles», Guénette louangea l’un des livres de Daniel Hannan dont le titre révèle l’ampleur des réflexes de colonisé du blogueur: «Inventing Freedom: How the English-Speaking Peoples Made the Modern World» (L’invention de la liberté: Comment les peuples anglophones ont créé le monde moderne). Cette idée voulant que les Anglo-Saxons détiennent sur les autres peuples de la Terre une supériorité intrinsèque était très en vogue au 19e siècle, à l’époque où le père de la Confédération de 1867, John A. Macdonald, retira le droit de vote aux Canadiens d’origine asiatique sans quoi «le caractère aryen de l’avenir de l’Amérique britannique serait détruit». Mais voir un Québécois francophone référer, sans hésitation et au nom de l’IÉDM, à cette thèse de la supériorité anglo-britannique a quelque chose de singulièrement navrant.