par Maxime Laporte, Président général

Publié dans  LE PATRIOTE 

 

Faire d’un chantier de démolition, un chantier de reconstruction. C’est là, en résumé, le sens du combat sisyphéen auquel l’histoire, dans un nouveau grand hoquet, semble vouloir nous engager, près de 43 ans depuis l’avènement de notre Charte de la langue française.

Mais après des décennies de pilonnage en règle par l’État canadien, comment entrevoir la rénovation de nos échafaudages meurtris ?

Signe inquiétant, les architectes de la réforme espérée, déjà, laissent entendre qu’il vaudrait mieux revoir nos attentes à la baisse… Or, vu la gravité des plus récents diagnostics quant à l’avenir du Québec français, et considérant les sombres projections démographiques qui nous sont données, il serait non seulement irresponsable, mais désormais immoral que l’on se contente de quelque réformette. Restera donc à prendre la vraie mesure du niveau d’engagement du gouvernement Legault en cette matière.

Car, oui, le nécessaire renforcement – si ce n’est le sauvetage – du statut du français comme langue commune et officielle, exige une dose significative de sérieux. Plus fondamentalement, il faudra du courage. Beaucoup de courage. – Énormément de courage, devant tous ces agents voués à notre domestication, qui déjà se frottent les mains à l’idée de tester leur nouvel arsenal. Plus sophistiqué que jamais, le dispositif rhétorique, juridique et médiatique des anglomanes et autres fossoyeurs du Québec français, n’en porte pas moins la puanteur des vieilles casernes de l’empire. “Speak White”.

Au bilan des obstacles qui se dresseront sur le chemin, on ne saurait trop négliger que dans l’esprit de tant de nos compatriotes en quête d’ascension sociale, l’aliénation à l’anglais, – diglossie oblige –, semble aujourd’hui redevenue synonyme de salut, voire de vertu. À cela s’ajoute le gavage monstrueux de culture anglophone en conserve, qui assaille en continu les masses déjà endormies au son des berceuses du consumérisme morbide à l’américaine… Enfin, c’est sans compter l’illusion de sécurité linguistique induite par nos quelques demi-victoires du passé, dont certains croient qu’elles les dispensent d’avoir à se tenir debout.

Autant dire que la réédification du français, notre plus précieux dénominateur commun, ne s’annonce pas de tout repos.

Au-delà des mesures précises (et techniques) à instaurer pour assurer l’avenir du français, le succès de l’exercice auquel nous convie le gouvernement Legault, reposera d’abord et avant tout sur notre capacité à (re)mobiliser l’opinion publique, de telle sorte que nos dirigeants n’aient plus qu’un seul choix : avancer. C’est pourquoi j’encourage le lecteur à s’engager dès maintenant dans le combat qui se prépare, en adhérant fièrement à nos différentes organisations.

Re-conjuguer langue et indépendance

Je ne saurais trop insister sur le fait que sans l’indépendance nationale, la langue française ne peut tout simplement pas aspirer à un avenir digne de ce nom en ce pays. En clair, et au risque de prêcher à des convertis, si nous échouons à nous libérer du Canada, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, nous continuerons inexorablement sur la voie de la régression, puis de l’insignifiance. Notre provincialisation, notre canadianisation, qui s’accélère à vue d’oeil, anéantit tragiquement notre capacité à honorer l’obligation de garantie dont nous sommes débiteurs à l’égard des générations qui nous succéderont.

Ainsi, plus que jamais, nul ne peut sérieusement poser la question linguistique, sans poser en même temps la question nationale. Bientôt, si nous ne déguédinons pas, « la liberté ou la mort » ne sera plus seulement un slogan, mais l’expression d’une réalité concrète et ressentie, dont souffrira la paix sociale.

Entretemps, si l’on veut « sauver les meubles », – tout en mettant toutes les chances de notre côté pour préserver la possibilité de l’indépendance du point de vue de notre sociologie politique –, alors il n’y a plus une seule minute à perdre. Plantons les jalons qui, peut-être, nous permettront d’entrevoir un aboutissement à cette grande thérapie nationale amorcée jadis sous la bienveillance du docteur Camille Laurin.

Des fondations à refaire : survol des principales mesures de redressement

Pour y arriver, il incombe au gouvernement du Québec ainsi qu’à l’ensemble de nos élu.e.s de prendre tous les moyens législatifs et réglementaires qui s’imposent.

À commencer par nos institutions étatiques. À ce titre, puissions-nous relever le défi (re)lancé par les juristes Côté et Rousseau qui, dans un livre préfacé par l’éminent juge Baudouin, pressent l’Assemblée nationale à renverser les effets délétères des arrêts Blaikie de la Cour suprême, pour restaurer le français comme langue de nos lois et de nos tribunaux.

Eu égard à l’administration publique, aux organismes gouvernementaux et aux sociétés d’État, il est impératif que nos voeux (pieux) en matière linguistique se traduisent enfin dans la réalité et, par-dessus tout, que la notion d’« exemplarité » ait un sens.

Ce pour quoi il faut mettre fin à cette dissonance cognitive qui, pétrie à même le bilinguisme institutionnel à la canadian, nous voit qualifier d’« officielle » une langue actuellement inapte, par notre faute, à s’ériger comme telle. Il s’agit donc, une fois pour toutes, de rendre effectif le statut officiel du français dans la pratique administrative, là où concrètement, il ne l’est qu’à moitié et, de ce fait, passe pour facultatif ; impuissant.
En l’occurrence, il est plus que temps de mettre en vigueur l’article premier de la loi 104, adopté unanimement par nos élu.e.s en 2002 mais laissé lettre morte depuis, pour forcer légalement les ministères et organismes à n’utiliser que le français dans leurs communications écrites avec les personnes morales établies au Québec.

Dans la même veine, il y a lieu de modifier la loi 101 afin que nos services publics et parapublics soient offerts en français seulement. À ce titre, les exceptions devront cesser de constituer la règle, quitte à multiplier les mesures d’accompagnement ou encore à faciliter l’accès à des interprètes. En toute cohérence, la Politique linguistique gouvernementale relative à l’emploi et à la qualité de la langue devrait s’étendre à l’ensemble de l’appareil québécois, y compris les sociétés d’État.

Également, il faut se doter des outils législatifs nécessaires à la révision d’office du statut de certains « organismes reconnus » en vertu de l’article 29.1, c’est-à-dire de ces villes ou établissements dits « bilingues » mais dont la population ou la clientèle présente une composition linguistique ne justifiant pas ou plus tel régime particulier.

Par ailleurs, le Québec devrait mettre tout son poids politique dans la balance afin qu’Ottawa, dans le cadre de la révision de sa Loi sur les langues officielles, en exempte l’administration publique fédérale au Québec, de sorte que ce soient plutôt les dispositions pertinentes de la Charte de la langue française, ou leur équivalent, qui y trouvent application.

Ces dernières années, des chiffres ahurissants ont dénoté l’anglicisation fulgurante du monde du travail, cela jusque dans le secteur public. Ainsi, il est essentiel d’agir afin que la Charte de la langue française (C.l.f.) garantisse véritablement l’exercice par tous les Québécois.es de leur droit linguistique fondamental à gagner leur vie en français. Or, le principe interdisant à tout employeur d’exiger la connaissance de l’anglais à l’embauche, tel qu’énoncé à l’article 46 C.l.f., se trouve actuellement neutralisé par sa propre exception, à savoir le prétexte de la soi-disant « nécessité » de cette connaissance dans l’accomplissement des tâches d’un employé… Interprétée en des termes excessivement larges par la Cour d’appel en 2016, cette notion de « nécessité », devenue synonyme de simple utilité, constitue désormais un fourre-tout permettant à tout boss de réclamer systématiquement la maîtrise de l’anglais pour n’importe quel type de job… – Un véritable fléau notamment pour les immigrants francophones ou francotropes, dont plusieurs possèdent déjà deux voire trois langues, mais pas nécessairement l’anglais. Le législateur a donc le devoir d’intervenir afin de restreindre le sens du mot « nécessité » comme critère d’exception.

Pour des raisons similaires, et sans entrer dans les détails, il devient urgent d’étendre le champ d’application de la Charte de la langue française aux entreprises de moins de 50 employé.e.s. À cet égard, une résolution adoptée le 19 février dernier par l’Assemblée nationale, s’avère de bonne augure. Aussi, la loi 101 devrait couvrir les centaines de milliers de personnes qui, au Québec, oeuvrent chaque jour pour le bénéfice d’entreprises de compétence fédérale, comme les banques, mais sans bénéficier de ces protections. Plus globalement, l’ensemble des mesures relatives à la francisation des milieux de travail, en particulier en ce qui a trait aux obligations incombant aux employeurs, devront être revues et améliorées.

Par rapport à la langue du commerce et de l’affichage, la meilleure proposition, martelée depuis des lunes mais rejetée par le précédent gouvernement libéral, consiste à obliger toute entreprise possédant une marque de commerce uniquement en anglais,à l’assortir en tout lieu d’un générique français décrivant bien la nature des produits et services qu’elle met en marché. Quant à l’affichage général dans les établissements muséaux, botaniques ou zoologiques, la règle de la nette prédominance du français – au minimum – devrait être de mise, au lieu du bilinguisme pur et simple.

Pour ce qui est du français, langue de l’éducation, il est plus que temps que la loi 101 s’applique au cégep. En tout état de cause, la moindre des choses serait d’endiguer sans attendre la progression inquiétante de l’anglais dans les programmes des établissements post-secondaires francophones. C’est sans compter le genre d’aberrations dont le Cégep de la Gaspésie nous a offert un aperçu avec son campus privé anglophone en plein coeur de la métropole… Assurément, marchandisation et anglicisation de l’éducation vont de pair !

En outre, l’injustice inhérente au sous-financement chronique des universités francophones, – et au sur-financement corrélatif des universités anglophones –, constitue une question d’intérêt dont on ne saurait faire l’économie. Ajoutons que la présence plus qu’hégémonique de l’anglais dans la recherche supérieure constitue en elle-même un défi de taille, auquel il s’agit de s’attaquer plus efficacement, en collaboration avec les autres États de la Francophonie.

Aux niveaux primaire et secondaire, colmatons la brèche qui ouvre toutes grandes les portes des écoles anglophones à l’immigration temporaire, en totale contradiction avec les buts de la loi 101. Sur l’enjeu des écoles-passerelles, bien que l’hémorragie se soit relativement atténuée depuis 2010, on ne saurait tenir pour acquis que la digue tiendra indéfiniment. Ainsi, l’article 72 C.l.f. qui fait généralement du français, la langue de l’enseignement au Québec, devrait être modifié afin d’inclure les écoles privées non-subventionnées.

Complétons ce survol en abordant cette fois la question des organismes de la Charte, au premier chef l’Office québécois de la langue française (OQLF), lequel mériterait qu’on lui confère toute la marge de manoeuvre nécessaire, tant du point de vue de ses pouvoirs que de son financement, pour mener à bien sa mission. Autrement dit, redonnons-lui des dents ! Surtout, éloignons l’OQLF, mais aussi le Conseil supérieur, des intérêts partisans, en attribuant à l’Assemblée nationale la charge de désigner leur présidence aux deux-tiers des voix exprimées. Enfin, créons un poste de commissaire à la langue française, lui aussi nommé par nos élu.e.s, qui rendra compte en toute indépendance de l’évolution de la situation linguistique et formulera des recommandations quant à l’exemplarité de l’État et aux moyens à saisir pour assurer le progrès du statut du français.

Loin d’être exhaustif, ce menu de départ devrait inspirer nos dirigeants à prendre le dossier de la langue à bras-le-corps. Après 15 longues années de chouannerie libérale, il n’est plus question de laisser s’écrouler davantage le Québec français.

Ainsi, tout en demeurant bien conscients des limites délétères propres au carcan constitutionnel qui nous enserre, puissions-nous user de tous les matériaux disponibles pour refaire les fondations de notre édifice linguistique.

Au travail !