Article de Patrick Lévesque publié sur Globe.ca le 7 janvier 2012

Deux de mes collègues ont livré dans les derniers jours leur opinion sur l’état de la souveraineté. Cri du coeur, occasion pour ces indépendantistes convaincus de mettre leurs tripes sur la table. Par contre, en opposition à ces auteurs, je suis loin d’être un souverainiste convaincu. On pourrait plutôt me ranger dans une catégorie que nous nommerons pour l’occasion les “fédéralistes mous.”

photo Globe

Ceci dit, si vous avez lu quelques uns de mes textes sur ce blogue, vous savez probablement qu’en général mes opinions souffrent de tout, sauf de mollesse! Je ne fais pas trop exception dans ce dossier. La question nationale m’intéresse et j’ai à son sujet des idées bien arrêtées qui expliquent mon ambivalence actuelle. Posons un regard différent sur cet enjeu.

Partons du texte de Marilène Pilon. La vision de la souveraineté en est une de but à atteindre, d’enjeu, de recette. Elle est sous-tendue par, d’une part, cette notion de “conditions gagnantes” emmenées sur le tapis par un certain Lucien Bouchard (si ma mémoire me sert bien) et d’autre part, une certaine amertume envers un colonialisme perçu (réel ou non, cela importe guère) qui ne met guère en valeur le reste de la population. Nelson Lamoureux, quand à lui, refuse à juste titre de croire à un fédéralisme renaissant, et attribue alors le déclin du souverainisme à un certain cynisme de la part des électeurs.

De l’autre côté du spectre politique, ma perception de la situation ne concorde pas. Le détachement d’une majorité de Québécois de l’option souverainiste est réel, mais il serait absurde à mon avis d’en chercher la cause chez les électeurs. Le cynisme ne se situe pas chez eux; au contraire, comme les deux textes ci-dessus le révèle, le cynisme se situe d’abord et avant tout du côté des souverainistes eux-mêmes, et de leurs généraux.

L’électeur, lui, voit la souveraineté comme un projet, certes, mais pas comme l’unique fin, l’unique projet, l’unique but de la vie politique. C’est la que se situe la première discordance entre la mouvance souverainiste et le reste de l’électorat. Parce que la souveraineté, c’est bien beau, mais y’a pas que ça dans la vie, et en attendant, il faut continuer d’aller à l’école, à l’hôpital, à la garderie, à maintenir les autoroutes en état, à protéger l’environnement, etc, etc.

Mais bon, à ce stade-ci, tout cela reste encore bien intellectuel. On parlait de tripes, tout à l’heure, de coeur au ventre, et c’est surtout ce qui ne passe pas. LA principale discordance. Car depuis bientôt 15 ans on s’obstine à présenter la souveraineté comme un argument rationnel. On fait des bilans, on tend à démontrer les avantages froidement, de façon économique, lucide… encore un héritage de Bouchard? Qui sait?

Bref, la souveraineté ne fait plus réagir personne car les souverainistes l’ont éviscéré eux-mêmes. Vidée de ses tripes. Vidée – oserai-je prononcer le mot en 2012? – de ses valeurs.

Le mot tabou est lancé. Valeurs. Le mouvement souverainiste a évacué complètement toute notion de valeurs sociales, dans l’optique de se montrer le plus rassembleur possible, uniforme, dans le but d’accrocher le Québécois moyen. Nous nous retrouvons avec une souveraineté homogénéisé à 40%. Mais le problème, c’est qu’avant la souveraineté, il faut aussi le pouvoir. Ce pouvoir attire toutes sortes de groupes d’intérêts parfois opposé, n’ayant à l’occasion qu’un seul point en commun: la recherche du pouvoir.

Alors au final, toute mouvance souverainiste se transforme en monstre bicéphale. Une tête recherche la souveraineté à tout prix, et le pouvoir accessoirement, comme façon d’y parvenir. L’autre cherche le pouvoir, et la souveraineté accessoirement, comme béquille obligatoire. Pour tenir tout ça ensemble de façon cohérente, il faut édulcorer tout projet de société réel jusqu’à ce qu’il en devienne vide de sens.

Certains trouveront que j’exagère, mais la tendance désastreuse du PQ à broyer ces chefs, à s’entre-déchirer sur la place publique, à laver son linge sale par médias interposés, à cultiver les belles-mères n’est qu’un reflet de cette réalité. Les électeurs ne sont pas dupes. Il n’y a pas plus de substance de le programme du PQ que dans celui du PLQ.

Les Québécois, alors, se jettent sur la CAQ avec l’espoir fol (et immanquablement déçu) d’y trouver un miroir plus intéressant, le reflet de valeurs profondes qu’ils n’osent pas toujours exprimer. Ils cherchent le nouveau Jack Layton, le leader charismatique qui canalisera ces mêmes émotions. On ne veut pas comprendre le programme, on veut le vivre, le ressentir. Le succès de Legault, dont le charisme est tout sauf remarquable, en dit beaucoup sur l’attrait de Charest, Marois et compagnie.

Et voilà pourquoi je suis un fédéraliste mou. Parce que le souverainisme est vide de sens. Parce que le pays qu’on y propose sonne creux. Je ne peux même pas décider si j’adhère ou non, il y manque l’attrait fondamental, le désir, le goût, la passion.

On s’obstine à me faire croire le contraire, mais en réalité, un parti fade et sans valeur me propose un pays fade et sans valeur.

Je n’embarque pas. Pourtant, dans un Canada ou Stephen Harper est en train de détruire méthodiquement toutes les valeurs reliées à la compassion, à l’entraide, à la coopération, à la communauté, on s’attendrait à ce que j’aie envie de le faire.

Il faudrait pour cela que les souverainistes se réveillent enfin, cesse de voir cette destruction comme une condition gagnante, mais comme le signal d’un réalignement du discours. Que les valeurs deviennent le moteur de l’accession à la souveraineté. Et non le contraire.

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