Frédéric Lacroix | L’AUT’JOURNAL

 

Un texte d’abord publié dans l’Action Nationale et repris par Le Devoir le 19 juin relance la question de l’anglicisation des cégeps de langue française. L’auteur, un professeur au cégep Bois-de-Boulogne, fait le portrait d’un réseau collégial de langue française qui est en train de s’effriter alors que les programmes dits « bilingues » se multiplient. Le moteur qui pousse à l’anglicisation des institutions de langue française semblant être la baisse de clientèle que subissent ces dernières depuis des années.

Pour y voir plus clair, j’ai obtenu les dernières données d’inscriptions au collégial du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur en date du 24 février 2018. Les données concernent les inscriptions à un programme de DEC, à temps plein et en première année du secteur préuniversitaire. J’ai aussi obtenu les demandes d’admission aux cégeps de la région de Montréal via le Service d’admission du Montréal métropolitain (SRAM). L’ensemble des cégeps anglophones et francophones de la région de Montréal et de l’Outaouais y participe, à l’exception notable de Dawson College (le plus gros cégep au Québec) et de Marianopolis College qui gèrent eux-mêmes leurs demandes d’admission. Notons que Dawson et Marianopolis ont refusé de me fournir les chiffres que je demandais et doivent donc être exclus de l’analyse qui suit.

Le tableau 1 présente les inscriptions pour le préuniversitaire seulement.

Les inscriptions au préuniversitaire dans les cégeps de langue anglaise sont quasi stables entre 2013-2014 et 2017-2018 (perte de 28 étudiants). Cependant, les inscriptions sont en baisse significative pour le secteur de langue française (perte de 2181 étudiants) pour la même période. Sur cette période, le pourcentage d’inscriptions au cégep français a baissé de 75,7% à 74,7%. En termes relatifs, cela correspond à une érosion de -5,4% du nombre d’étudiants en quatre ans.

Le tableau 2 présente les demandes d’admission au premier tour pour les cégeps anglophones affiliés au SRAM. A noter que les demandes d’admission ne sont pas des inscriptions. Cependant, les demandes d’admission donnent une bonne idée du désir de s’inscrire dans un cégep particulier (sans que cela ne se réalise nécessairement).

On constate que sur la période 2013-2017, les demandes d’admission ont crû de 3,85% pour John Abbott, de 28,8% pour Heritage College (en Outaouais), de 2,4% pour Vanier College et de 0,3% pour Champlain-Lennoxville.

Le tableau 3 présente les demandes d’admission au premier tour pour les cégeps francophones affiliés au SRAM.

On constate que sur la période 2013-2017, les demandes d’admission ont diminué de 11,1% pour Maisonneuve, de 13,1% pour Bois-de-Boulogne, et de 12,8% pour Vieux-Montréal.

Quelques observations :

  • Sur une période de 4 ans, les inscriptions dans les cégeps de langue anglaise sont quasi stables (variation de 28 étudiants), cependant, les inscriptions dans les cégeps de langue française sont en baisse de 5,4%. Cela représente 2181 étudiants, soit l’effectif d’un cégep de bonne taille.
  • La population globale des cégeps est en baisse. Cependant, seuls les cégeps de langue française sont affectés.
  • Le nombre de demandes d’admission au premier tour dans les cégeps de langue anglaise augmente alors que le nombre d’inscriptions est stable. Cela indique que le nombre de places dans les cégeps de langue anglaise est actuellement contingenté à l’aide du mécanisme de financement de ces institutions. Si le gouvernement du Québec finançait des places d’études en anglais à la hauteur du nombre de demandes d’admission, la chute des inscriptions dans les cégeps de langue française serait encore plus rapide qu’elle ne l’est actuellement.
  • La chute du nombre de demandes d’admission au premier tour des « gros » cégeps de langue française de Montréal est particulièrement frappante. En seulement quatre ans, ceux-ci ont vu leurs demandes d’admission reculer de plus de 10%.

Si les tendances mises en évidence pour les 4 dernières années se poursuivent, les cégeps de langue française de la région de Montréal vont continuer à se vider de leurs étudiants alors que ceux de langue anglaise resteront pleins.

Il existe deux façons d’inverser cette tendance dans les inscriptions: 1) soit rendre les cégeps « français » le plus anglophones possibles de façon à augmenter leur « attrait » ou 2) étendre les clauses scolaires de la loi 101 au niveau collégial.

La première « solution » signifie à terme l’effondrement du système d’éducation postsecondaire de langue française au Québec. Car enfin, si on parvient à hausser les inscriptions dans les cégeps « francophones » en les anglicisant, on vient tout de même de démanteler des institutions « francophones ». Ces institutions ne seront plus françaises que de nom!

Si la tendance se maintient, en 10 ans, le quart de la clientèle des cégeps de langue française de Montréal sera perdu, en 20 ans, la moitié. A ce rythme, cela signifie aussi, à terme et malgré les vœux pieux et les paroles creuses, l’établissement de l’anglais comme « langue commune » au Québec et la fin effective de l’intégration actuelle d’une partie des immigrants allophones à la majorité francophone.

La deuxième solution est la seule qui permettrait au Québec de survivre en tant que société ayant le français comme « langue commune ». Mentionnons qu’il faudrait non seulement étendre les clauses scolaires de la loi 101 au cégep, mais qu’il faudrait aussi que les cégeps francophones soient tenus d’enseigner…. en français. Il faut pour cela appliquer au niveau collégial l’article de la loi sur l’instruction publique qui spécifie que la langue d’enseignement au primaire et au secondaire dans les écoles françaises est bien le français.

Cependant, cette deuxième solution n’est pas celle qui est actuellement privilégiée par notre élite politique, qui a clairement choisie la démission comme politique linguistique. Écarter sommairement l’extension des clauses scolaires de la loi 101 au postsecondaire comme le fait sommairement l’ensemble de notre élite politique actuelle ne garantit aucunement le maintien du « statu quo », comme l’imaginent certains, mais est plutôt en train de sceller le sort des cégeps de langue française à Montréal.